Nicolas Kayser-Bril est data journaliste et auteur de livres remarqués : Bouffes bluffantes, Breuvages bluffants et le tout récent Voracisme sur la suprématie blanche dans l’assiette.

Paru en 2020 aux éditions Nouriturfu, Breuvages bluffants s’intéresse à l’histoire méconnue du lait, de la bière, du vin, du thé ou du café. La place de l’alcool dans cet ouvrage est frappante, car décisive et prépondérante dans l’Histoire.

En se référant à des centaines de travaux de chercheurs et universitaires, Nicolas Kayser-Bril tente de déconstruire les mythes habituels que l’on “trouve au fond de nos verres, de nos chopes, de nos tasses, de l’Antiquité à nos jours”. Un tel éclairage m’a donné envie d’interroger son auteur. Et si malgré toutes ses tares, l’alcool était un rouage indispensable de nos sociétés ?

Comment expliquez-vous que l’alcool ait eu un rôle si important dans l’Histoire ?

Nicolas Kayser-Bril : C’est une longue histoire qui est assez peu étudiée par les archéologues et les historiens en général. Il y a une multitude de recherches sur l’origine du vin et de la bière, mais assez peu d’archéologues tentent d’inscrire cela dans un contexte plus vaste.

Or quasiment tous les groupes humains qui se sont érigés en civilisations, avec des états fondés sur l’agriculture, avaient un alcool omniprésent. C’était les céréales fermentées en Mésopotamie, le maïs fermenté dans les Andes, ou le riz fermenté le long du fleuve jaune en Chine. 

Ces boissons alcoolisées sont apparues bien avant toutes les inventions que l’on associe à la civilisation, comme la roue ou l’alphabet en Mésopotamie. L’alcool serait ainsi l’institution la plus ancienne de la civilisation.

La question est maintenant de savoir pourquoi ? Pour y répondre, intéressons-nous à ce qu’est l’alcool. Pour moi, l’alcool était premièrement un anesthésiant, c'est-à-dire un anti-douleur.

Lorsque l’on regarde comment se sont construits les premiers états, on retrouve des communautés extrêmement violentes, presque toutes fondées sur la mise en esclavage de la population.

Quand il s’agissait de construire des bâtiments, c’était physiquement très éprouvant. Les personnes soumises à ces activités devaient être soulagées de boire un litre de bière après le travail. Et c’est quelque chose qui existe toujours aujourd’hui.

Deuxièmement, l’alcool est nourrissant, contrairement aux anesthésiants opiacés et cannabinoïdes. Les travailleurs consommant de l’alcool emmagasinent de l’énergie qui leur permettra de travailler le lendemain.

Selon moi, ces deux aspects expliquent pourquoi les civilisations qui ont réussi sont celles où l’alcool avait une place centrale.

La période de la prohibition américaine est-elle une anomalie historique ?

N.K.B. : Ce n’est pas une anomalie. Il y a plein d’autres cas dans l’Histoire. L’autre exemple relativement connu est celui de l’Arabie Saoudite depuis 1954. Citons aussi la Pologne, où en 1980, les révolutionnaires interdisaient et s’interdisaient de boire. On retrouve cette restriction dans la plupart des groupes qui ont la volonté d’implémenter un projet politique et veulent transformer la société. Après tout, ce n’est pas évident de faire la révolution quand on est saoul !

Pour le pouvoir politique, l’alcool contribue à éviter que les citoyens se révoltent, grâce à ses effets enivrants et addictifs. Ce pourrait donc être un moyen de contrôle pour les gouvernants.

Un exemple frappant est comment les colonisateurs ont introduit l’alcool pour vaincre les populations d’Amérique du Nord ou d’Australie.

L’opium du peuple serait-il en réalité l’alcool ?

N.K.B. : On peut légitimement se poser la question. Mais cela n’a pas été suffisamment étudié par les historiens pour l’affirmer aujourd’hui.

Les boissons festives sans alcool sont en forte croissance ces dernières années. Que vous inspire cette tendance ?

N.K.B. : J’en pense le plus grand bien. Sans vouloir être rabat-joie, l’alcool est un produit extrêmement nocif. L’alcool est la cause de milliers d’homicides routiers, de viols et plus généralement de violences. Ses effets négatifs ne sont plus à démontrer.

Cependant, on peut tout à fait séparer “la fête” de l’alcool. D’autres psychotropes représentent un risque d’addiction moins important, et sont moins dangereux pour le cerveau. Techniquement, il serait possible de remplacer l’alcool.

Des milliers d’années d’histoire nous lient à l’alcool. Y renoncer n’est pas culturellement aisé…

N.K.B. : C’est pour cela que le travail des historiennes et des historiens est si important. S’il est avéré que l’alcool a permis la domination et l’oppression des peuples, et qu’il a été utilisé, non pas pour assurer la paix, mais pour empêcher les femmes et les hommes de vivre comme ils l’entendent, cela permettrait de remettre en perspective l’idée que les racines de la civilisation sont dans l’alcool. Si c’est le cas, alors, l’envie de consommer de l’alcool deviendrait moindre pour les populations.

Est-ce que derrière cette tendance à la réduction voire à l’arrêt de l’alcool, vous percevez chez nos contemporains une volonté de vivre plus longtemps, qui pourrait conférer - dans les cas les plus poussés - au transhumanisme ?

N.K.B. : Il y a certainement des hommes et des femmes qui décident de ne plus boire d’alcool pour augmenter leur propre espérance de vie. Mais si on regarde au niveau social, l’alcool représente plusieurs dizaines de milliers de morts chaque année [41 000 morts par an selon Santé Publique France, NDLR]. Et en général, ces personnes ne sont pas les plus riches. Du moins, pas celles qui ont prévu d’aller sur Mars ou d’être transformées en cyborgs. Elles ont plutôt tendance à consommer de l’alcool comme anesthésiant.

Cela pose la question de comment organiser le monde de travail pour que de nombreux hommes et femmes ne ressentent plus le besoin de s’anesthésier avec de l’alcool tous les soirs après le travail.

Finissons sur une note plus légère : quelle est votre boisson sans alcool préférée pour un apéritif ou un dîner ?

N.K.B. : Je bois de la Stoertebeker Atlantik Ale sans alcool. En Allemagne, nous avons énormément de brasseries qui produisent des boissons sans alcool formidables. À côté de chez moi, j’ai la chance d’avoir un Nuechtern, un magasin qui ne vend que des boissons sans alcool.

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© Photo de Nicolas Kayser-Bril :
Marion Kotlarski